Le train retour

Ce sont d’abord les odeurs. De la viande avancée, des oranges, des poubelles, des épices. De l’urine. Un mélange qui le frappe, pas parce qu’il le dégoûte, mais parce qu’il ne le connaît pas.

Le reste lui arrive tout en même temps. L’air tiède et sec, les murs ocres aux angles inattendus, le silence, un souffle d’air, les ombres, la migraine. Une redoutable migraine qui le frappe lorsqu’il se redresse. Il n’a pas faim, pas soif. Mais cette sensation d’avoir été déraciné qui l’envahit. Ne rien reconnaître de ce qui l’entoure, se sentir de trop. Il réalise que rien ne bouge à part lui. Ni homme ni animal, pas même un chat de gouttière. Dans la nuit, sa respiration lui paraît faire un vacarme. Elle doit s’entendre à des kilomètres.

L’ivresse des cocktails lui revient en mémoire. Un bar où la musique jouait trop fort. C’était le quatrième dernier verre d’une soirée sans occasion particulière, un de ces apéros qui dégénèrent et que rien n’arrête sauf l’heure de fermeture. Il a salué, a pris son sac à dos, est sorti. Le froid coupant qui habite les rues durant les hivers parisiens, aidé par la bruine, l’a aussitôt transpercé. Et puis noir.

Alors qu’il se lève, la migraine lui envoie un éclair de douleur dans tout le corps et le rassoit aussitôt. Il inspire fort, fait le point. Il porte les mêmes vêtements qu’au bar. Il a perdu son sac. Ses lacets droits sont défaits. La jambe gauche de son pantalon est tachée. Dans la poche intérieure de son manteau, il ressent le vide : pas de téléphone. Une curieuse tension dans la poitrine. Et toujours cette migraine.

Il réussit à se lever. Les réverbères sont allumés mais n’éclairent que lui. L’échoppe en face, comme le reste, est vide : gâteaux, bouteilles d’huile et cartes de téléphone attendent, bien disposés. Sauf qu’il n’y a personne pour les vendre ou les acheter. Il pique en passant une poignée d’amandes et les avale une par une à mesure qu’il avance. Ça le calme. Les camions, chargés de marchandises, attendent. Personne n’enfourche les mobylettes.

Il avance dans les ruelles qui bifurquent et découvre, derrière une porte à moitié ouverte, ce qui semble être un restaurant niché au creux d’une ancienne demeure. S’il n’y a personne dehors, c’est que tout le monde est forcément dedans. Il est impressionné par la majesté de la grande salle, par la beauté des pierres, mises en valeur par les sculptures, les tapisseries et les appliques. Mais elle est vide.

La pression sourde qui grandit dans sa poitrine commence à l’oppresser, il sait maintenant lui donner un nom : une lourde, lancinante, invincible solitude. Elle l’assiège avec patience. Elle sait que les digues finiront par lâcher, qu’il se laissera submerger, plus tard. Plus tard.

Il n’a plus d’amandes… mais ne parvient pas à retrouver le stand. Toutes les rues se ressemblent et toutes sont différentes. Plus de souk, que des hauts murs et de la poussière. Alors il chante pour remplir ce silence. Aussi fort qu’il le peut. Tout ce qui lui passe par la tête. Au milieu du deuxième couplet de « Est-ce que tu viens pour les vacances », il s’arrête net. Il vient de déboucher sur une placette, serrée entre un réparateur de mobylettes et un vendeur de cartes téléphoniques. Assis sur le muret de l’unique palmier, il observe une silhouette : un homme de dos. La seule trace de vie rencontrée durant l’errance de ces dernières heures.

Cela lui paraît impossible mais l’homme ne semble pas l’avoir entendu. Il reste là, presque sans bouger. A intervalle régulier, il ramasse un caillou et le lance en direction d’un camion fatigué, qui lui répond d’un « Klong ».

Il voudrait l’aborder, lui demander des explications, lui extorquer le chemin vers la sortie. Mais il ne bouge pas. Il ne parvient pas à bouger. Cette présence, dans ce monde immobile, semble impensable. Les bruits de ses jets de pierre, dans le domaine du silence, claquent comme une injure. Ce n’est pas normal.

Il regarde autour de lui, derrière, rien n’a changé. Ce monde sans bruit ne s’est pas effondré. Il se retourne, décidé à négocier son billet de retour avec la silhouette. Mais elle a disparu.

Après un instant, la force dans sa poitrine se déchaîne, le dévore. Il a compris qu’il avait raté son train retour.

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